Les routes nationales aspirent l’hinterland. Ceux qui voyagent par route l’auront déjà remarqué : les gens vivent au bord et sur les routes nationales. Rares sont les localités secondaires malgaches, à l’instar du labyrin­thique Fénérive-Est, avec un urbanisme un peu plus sophistiqué qu’une route principale traversante et des sentiers qui s’égarent en cul-de-sac au milieu de nulle part. Comme si nos agglomérations avaient gardé la mémoire des villages d’autrefois : un accès principal encombré, unique portail, et parfois seule issue de secours, d’une communauté humaine tellement à l’abri dans son fossé défensif qu’elle s’y laisse enfermer, physique­ment et psychologiquement.
Comment songer à un futur proche où les riverains de ces villages, dans lesquels nos voitures ne s’arrêtent jamais, vivraient autrement qu’en devisant tranquillement assis sur la route nationale ! Comment, naguère, se rendaient-ils les uns chez les autres, quand il n’y avait pas encore ce ruban de bitume des deux côtés duquel on rencontre absolument de tout   Comment peuvent-ils ne pas craindre à chaque seconde qu’un semi-remorque, tout de fer et d’acier, ne rentre accidentellement dans leur frêle abri de «falafa»  Au détour d’un virage, nos réflexes citadins lèvent machinalement le pied quand surgit le tableau incongru de jeunes nonchalamment adossés à une borne kilométrique. Nos freins sont moins prompts quand il s’agit d’éviter quelque agité et indécis volatile de basse-cour égaré sur une route de grande indifférence. Et, vraiment, notre urbanité blasée ne s’émeut que de la valse-hésitation d’un caméléon suicidaire, camouflé en gris-cendré, la couleur la plus réalistique de son nuancier entre le mimétisme du bitume et la peur blanche.
Pour nous autres, la route nationale est un voyage au long cours. Pour toutes ces populations, dont on n’entend éventuellement parler que dans les décomptes de quelques lointains et exotiques bureaux de vote, la route nationale est la place, la promenade, le marché. Le temple ou l’église, l’école, le cimetière, donnent sur la route nationale laquelle sert de salle d’attente au CSB (centre de santé de base) comme de tribune improvisée au terrain de foot.
Faisant foin des orientations cardinales traditionnelles, qui les auraient mis de biais par rapport au tracé des travaux publics, les bureaux officiels se simplifient la vie en faisant face à la route nationale, ne concédant sur les autres constructions informelles que le très réglementaire alignement, comme un dernier scrupule administratif dans une décentralisation de façade.

Nasolo-Valiavo Andriamihaja